
La photo ci-dessus est terrible. Je l'ai découverte ce matin dans le Courrier Picard. Un poste est menacé de suppression dans une école à Nesle. Les parents protestent, c'est normal. Mais ce qu'ils font est anormal : ligoter sur une chaise l'enseignante et l'accrocher à la grille. Regardez bien cette scène, je la trouve révoltante, inadmissible. Rien ne justifie qu'on se comporte ainsi.
La collègue est tassée sur sa chaise, comprimée par les cordes, un carton sur les genoux en otage qu'elle est devenue, le visage flouté (pourquoi ?) comme un dernier geste de déshumanisation. Autour d'elle, malgré des pancartes qui expriment la colère, les ravisseurs ont l'air calme, souriant, bon enfant, une maman portant même son petit. Je ne sais pas dans quelles conditions cette photo a été prise, mais je vois bien qu'il s'agit d'une humiliante mise en scène.
La colère a bon dos. Je n'accepte pas cet outrage fait à une collègue. Il y a tant d'autres moyens de protester, pourquoi celui-ci, sûrement moins efficace qu'un autre, qui rabaisse, qui a un petit goût de barbarie tranquille. C'est d'autant plus sauvage que nous sommes dans une école, que la maîtresse représente l'autorité, ici bafouée, devant les enfants, devant ses écoliers.
Vous me direz peut-être que le tableau est symbolique, qu'il n'y a pas violence réelle. Mais c'est précisément cela qui me choque, la portée de ce symbole, la gratuité de l'acte, que rien n'obligeait à commettre. Quant à la violence, ne soyons pas hypocrite, elle existe, quand on force et ligote une personne.
Dans un conflit social, il arrive que les salariés séquestrent leur patron, mais je ne les ai jamais vus l'attacher à son fauteuil. Et puis, le dirigeant d'entreprise symbolise le pouvoir, l'argent, il est souvent directement responsable de la situation. La pauvre enseignante ligotée n'y est strictement pour rien, comble d'absurdité ! Le pire, c'est qu'elle est, elle aussi, victime puisque son poste va être supprimé.
Pour justifier l'injustifiable, vous me direz sans doute aussi que les parents ont voulu montré qu'ils tenaient tellement à ce que l'enseignante reste qu'ils l'ont ... attachée. Reconnaissez quand même que le symbole serait alors pervers : on ne fait pas d'une prise d'otage un soutien à l'otage !
Ce qui est proprement aberrant, c'est de lire que les familles ont été "surprises" par la présence des forces de l'ordre. Comme si la liberté des personnes n'était plus la loi commune, comme si la police n'était pas là pour faire respecter le droit ! Quand on pense que des gamins de banlieues pourries sont sanctionnés sans faiblesse pour avoir brûlé des voitures (là aussi il y a expression d'un mécontentement, autrement plus puissant, et qui ne porte pas atteinte aux personnes), on s'étonne que l'opinion ne réagisse pas devant la délinquance de bons pères de famille. Où est donc la justice ?
Le plus dramatique dans cette affaire, c'est que la victime a cédé à ses bourreaux, ne portant pas plainte contre eux, saluant même leur "action citoyenne". On n'est jamais allé aussi loin dans la dérision involontaire, en taxant de "citoyenne" une démarche anti-citoyenne, privative de liberté, usant d'une calme violence. La citoyenneté, c'est le respect de la liberté de l'autre et l'usage pacifique de sa propre liberté.
Des élus locaux et régionaux ont paraît-il signé la pétition qui demande le maintien du poste. En représentants du peuple, j'espère qu'ils sauront dire jusqu'où le peuple ne saurait aller trop loin sans menacer l'esprit de la République. J'exagère ? Non, nous sommes dans une école, une institution de la République, dans un lieu exemplaire et qui doit le rester.








