mercredi 7 avril 2010

Sartre à Laon.



Agréable lettre au courrier de ce matin : c'est mon ami Tony Legendre, bon spécialiste de Jean Macé et de bien d'autres choses, journaliste et historien, qui m'envoie ce texte de sa plume (vignette 1) et la photo qui l'accompagne (vignette 2), après avoir eu connaissance de mon périple parisien sur les traces de Jean-Paul Sartre. Merci à Tony.

La photo d'abord : on est bien loin des Terminales d'aujourd'hui ! Les filles se sont regroupées près du maître et tout le monde porte une sorte de blouse, me semble-t-il. C'est la classe d'un lycée de Laon, où Sartre avait été affecté en 1936-1937. Il avait pourtant demandé le Japon !

Le texte ensuite : un Sartre négligé, enseignant sans notes, pas très beau mais charmeur, faisant cours à l'extérieur du lycée, footballeur à l'occasion (dans d'autres circonstances, Sartre fera de la boxe avec ses élèves et les autorisera à fumer en classe !). Bref, un professeur atypique. Mais encore aujourd'hui, on pardonne beaucoup aux lubies d'un prof de philo ...

Ce Café de la Paix, rue Saint-Jean, où habitait Jean-Paul Sartre, existe-t-il toujours ? Si oui, j'aurai grand plaisir à y animer un café philo en hommage au philosophe. Je retiens aussi que Sartre évoque Laon dans plusieurs lettres à Simone de Beauvoir et qu'il décrit les remparts de la ville dans le premier tome des Chemins de la liberté. Jean-Paul Sartre ne restera qu'un an à Laon.

mardi 6 avril 2010

Les enfants pensent-ils ?


Je reviens aujourd'hui sur le dernier numéro de Philosophie Magazine dont j'ai parlé hier. Le dossier du mois s'intitule : Comment pensent les enfants ? Le sujet débouche évidemment sur les expériences d'ateliers philo ou goûters philo à l'école primaire, auxquelles j'ai participé. La question devient alors plus radicale : est-ce que les enfants pensent ?

Qu'ils imaginent ou réfléchissent, c'est flagrant et n'appelle pas de remarques particulières. Mais pensent-ils, au sens philosophique du terme ? C'est autre chose, dont certains doutent. Ceux-ci vont parfois dénoncer l'activité philosophique à l'école primaire comme illusoire, fautive, démagogique. Je ne les suis pas, mais je veux reprendre leurs arguments, au nombre de trois principaux :

- L'enfant n'a pas de capacités d'abstraction, de conceptualisation, il raisonne par images, intuitions, sentiments.
Non, l'enfant peut parfaitement théoriser, certes à son niveau, avec ses moyens intellectuels, mais il y parvient. Liberté, justice, désir, vérité ... ce sont des concepts auxquels l'enfant a accès, dont il peut parler. Et puis, il n'y a pas de frontière tranchée, imperméable entre l'abstrait et le concret.

- L'enfant n'a pas suffisamment de connaissances philosophiques pour philosopher (Platon, Descartes, Kant ou Hegel sont pour lui illisibles).
C'est fort vrai. Mais philosopher a-t-il pour préalable la lecture de Platon, Descartes, Kant ou Hegel ? Pour les étudiants, enseignants et spécialistes oui, mais sûrement pas pour tout le monde. Sinon très peu philosopherait.

- L'enfant n'a pas l'expérience de la vie, la maturité nécessaire qui lui permettrait d'aborder la mort, le sexe, la violence, le pouvoir ...
C'est faux. L'enfant a plus de maturité que ne le croit l'adulte. Et puis, l'adulte a-t-il vraiment cette maturité dont il s'attribue le privilège ? On peut en douter, à voir et écouter autour de nous.

Il n'y a donc pas pour moi de réticences ou difficultés : les ateliers philo ont leur place à l'école primaire.


En vignette, les livres de philo pour enfants recommandés par Philosophie Magazine.






lundi 5 avril 2010

Avatar donne à penser.


Vous ne savez pas quoi lire pendant ces vacances ? Achetez le dernier numéro de Philosophie Magazine ! Je vous recommande en particulier une analyse du film de Cameron, Avatar, qui a connu un énorme succès populaire, et qui est mine de rien "un conte philosophique pour le siècle nouveau" (c'est Philo Mag qui le dit !). Cinq thèmes philosophiques sont abordés dans Avatar :

- Le mythe :
"Avatar est en réalité un récit mythique , qui a trait aux origines et aux fins de la civilisation. (...) James Cameron (...) nous invite à un nouveau pacte entre nature et culture. Une ouverture urgente à la pensée mythique qui rompt avec les conceptions scientifiques des temps modernes. Bref, un décentrement de la conscience. Avatar est bien le grand mythe du millénaire naissant". On est donc assez loin de l'histoire traditionnelle de science-fiction.

- La science :
"Avatar nous rappelle à sa manière que la parenthèse moderniste - ouverte avec l'invention des sciences modernes au XVIIème siècle - s'est bel et bien refermée (...) Avatar illustre ainsi notre condition contemporaine : nous comprenons que la science n'est pas guidée par une raison avec un grand "R", mais par un principe d'expérimentation. Elle n'élucide pas le réel, elle compose avec lui : elle est une continuelle création d'être hybrides". Le paradoxe, c'est que cette critique de la science passe par un film d'une facture hautement technologique !

- La nature :
"Avatar est le premier grand film écologique. Il nous invite à nous départir de l'ancien humanisme qui se définissait par l'idée d'émancipation : une attention exclusive pour l'humain détaché de ce qui fonde ses conditions d'existence. Et il prône ainsi un humanisme renouvelé par l'attachement de l'homme (ou plutôt son rattachement) à l'ensemble des êtres dont, en fait, il dépend".

- La femme :
"Dans Avatar, la puissance est du côté des personnages féminins (...) Avatar s'impose ainsi comme une réactualisation du mythe de la déesse-mère, (...) une remontée du féminin qui travaille l'Occident depuis cinquante ans et qui a déjà eu lieu au XIIème siècle et, dans une certaine mesure, à la Renaissance".

- La religion :
"Le monothéisme organise une opposition entre bien et mal, et c'est le seul à le faire. Toutes les autres civilisations, à l'instar des Na'vis, cherchent à maintenir un équilibre : on ne se débarrasse pas de la part d'ombre, sinon comment sait-on ce qu'est la lumière ? En ce sens, Avatar est vraiment la signature d'une sortie du christianisme". Pour le dire à ma façon : c'est un film post-chrétien ou néo-païen.

Je vous ai livré quelques extraits, mais lisez l'ensemble, vous regarderez autrement Avatar : en réfléchissant.

dimanche 4 avril 2010

Les vacances, c'est du boulot !


Quand les vacances commencent, le boulot continue. Et je n'ai pas le choix ! Cinq paquets de copies m'attendent, rien que ça ! L'explication : devoir à la maison, devoir surveillé et épreuve du bac blanc se sont télescopés en mars, ce qui donne ce résultat. J'ai plutôt intérêt à amorcer dès maintenant les corrections et les étaler sur quinze jours, sinon je ne m'en sortirais pas.

J'ai démarré le DM (devoir à la maison) des S. Comme les L et les ES, ils ont choisi à 90% le sujet : Le mal a-t-il son origine dans l'homme ? délaissant l'autre : La technique peut-elle nous rendre sage ? Pour Le mal, deux erreurs ont été fréquemment commises. La première, classique, consiste à parler du mal en général, en faire la description sans répondre précisément à la question qui porte sur l'origine du mal.

La seconde, inattendue quoique pas si étrange que ça, réduit le sujet à un problème théologique et non plus philosophique. Bien sûr que la dissertation pouvait convoquer la Bible et le livre de la Genèse, à condition de ne pas en faire un acte de foi, d'en donner une interprétation philosophique. Bref ne pas se contenter d'une référence mais y réfléchir.

En vignette, le compte-rendu du dernier café philo à Bernot dans L'Aisne Nouvelle.

samedi 3 avril 2010

BTS.


J'ai terminé hier soir en beauté le dernier jour d'avant les vacances de Pâques, en répondant à une demande d'animation des BTS audio-visuel de mon lycée. C'est un exercice auquel je me plie avec beaucoup de plaisir depuis quelques années. Il s'agit de jouer les présentateurs d'une émission de télévision. Est-ce mon goût pour le monde de l'image, de la communication, du journalisme, des médias, toujours est-il que j'adore ça ! Certains, le plus grand nombre, y verraient une épreuve peu réjouissante et laborieuse, moi j'aime et j'en redemande.

Avant d'y venir, il faut que je vous parle des BTS audio-visuel : c'est un monde à part dans le lycée, géographiquement et mentalement. Ils sont installés dans la Cour d'Honneur (remarquez les majuscules !), tout à côté des classes préparatoires littéraires, ce qui fait un mélange assez détonnant. J'imagine une histoire d'amour (il doit en exister puisqu'ils se côtoient !) entre une jeune littéraire propre sur elle, un peu bourgeoise, et un technicien baba cool portant queue de cheval et poncho ! Dans le langage d'aujourd'hui, on appellerait ça une rencontre improbable.

Loin du lycée et du collège, nous entrons dans l'univers du post-bac, estudiantin, et ça se voit. Ce BTS audio-visuel, c'est tout de même la fierté du lycée. Derrière les vitres recouvertes de papier noir se cache un magnifique studio de télévision dans lequel les étudiants apprennent leur métier : montage, son, script, cameraman, etc. Le patron des lieux porte un drôle de titre : "chef des travaux". On se croirait sur un chantier, mais non : il s'agit bien du même monde que le mien, celui de l'enseignement.

J'ai d'ailleurs exercé durant deux ans, en 2002-2003 si je me souviens bien, mes talents philosophiques dans ce lieu, pour assurer un cours dénommé "Expression-Communication". Ce n'était pas vraiment de la philo mais de la méthodologie orale et écrite, à quoi s'ajoutait un peu de culture générale. Les étudiants en avaient besoin et moi j'étais curieux de voir comment se passait un enseignement devant des étudiants. J'en ai gardé un très bon souvenir.

Du coup, me sachant animateur de café philo, mes collègues se sont dits que je pourrais être animateur tout court, que je ferais l'affaire. Je ne sais pas si je fais complètement l'affaire, mais ça me plaît bien et ils ont l'air content. Hier, il s'agissait pour moi de jouer à Bernard Pivot dans une sorte d'Apostrophes du coin. Je prends toujours très au sérieux mon rôle, je me prépare soigneusement à l'avance, j'étudie de près le thème de l'émission, je m'intéresse aux invités, je suis légèrement stressé quelques heures avant l'heure fatidique. Et une fois sur le plateau, miracle : je me sens très à l'aise, je me débrouille assez bien.

Attention, je ne prétends pas être parfait, loin de là. Mon visage ne se prête pas vraiment à l'écran, je souris trop timidement, mon corps se crispe facilement, bref tout ça ne passe pas très bien à l'image. Alors, au fil des années, j'essaie de me corriger, en professionnel, comme si c'était mon métier. Philippe, le chef des travaux, m'aide par sa franchise rugueuse. C'est vraiment bizarre : j'éprouve une grande satisfaction à accomplir cette tâche, qui n'a pourtant rien à voir avec l'enseignement, même s'il y a en elle une dimension pédagogique. Travailler à la télé, oui je voudrais. Ma vocation manquée, contrariée ? Nous avons tous en nous quelque chose (et même plusieurs !) que nous aurions pu faire et être mais qui ont été négligés.

La photo ci-dessus vous donne une idée beaucoup trop partielle, et même faussée de ce qui s'est passé hier soir, de l'ambiance sur le plateau. Il faut vous imaginer sept caméras fixés sur nous et une dizaine de personnes s'agitant autour. L'émission a été tournée dans les conditions du direct, avec tout de même des arrêts et des reprises à certains moments, quand une erreur technique obligeait à recommencer la prise.

Mon boulot est un vrai boulot : non seulement animer, questionner, débattre mais surtout créer une ambiance de décontraction, de spontanéité, de vie sans laquelle l'émission resterait figée, inintéressante. Je me dois, par mon animation, de mettre en valeur le travail technique des étudiants. C'est un défi que je me lance, n'étant pas un spécialiste de la communication. D'où vient mon plaisir ? De l'instant vécu avec intensité je crois. Quand dans l'oreillette Philippe me décompte les secondes qu'il me reste avant de regarder la caméra et d'intervenir en direct, il y a dans cette expérience un mélange de stress positif, de maîtrise de soi et de satisfaction profonde qui en résulte.

Ce n'est pourtant pas facile. Quand je suis interrompt dans un élan de spontanéité dynamiquement mené et qu'il faut la refaire, c'est un peu rageant, on se dit qu'on sera moins bien, qu'on perd de sa valeur en se répétant. Mais non ! Finalement, l'improvisation, la spontanéité, le naturel, ça n'existe pas ! Il n'y a que le travail et la maîtrise qui comptent, le reste vient après et avec.

L'émission d'hier soir, qui ne durait qu'une petite demi-heure, portait sur le cinéma, les salles, les pratiques culturelles et leur évolution depuis l'apparition du 7ème art. "Mes" invités (voilà, je m'y crois !) étaient, de gauche à droite de la photo, Anna Osman, cinéphile, Jérôme Richard, opérateur-projectionniste au multiplexe de Saint-Quentin et Félix Létot, président de l'association Objectif Cinéma (que j'ai eu comme étudiant lors de mon passage au BTS). Ils ont été tous les trois très bien, même si Jérôme était un peu tendu mais s'en est sorti sans problème.

Le jour de la rentrée, le 19 avril, savez-vous ce que je ferai ? Animer une deuxième émission, consacrée cette fois aux classes prépa, et malicieusement intitulée Yes we khâgne. Puisque je vous dis que j'aime ça ! J'ai rendez-vous la semaine prochaine avec Guillaume, le concepteur du projet. Venir travailler au lycée quand il est quasi vide, pendant les vacances, c'est un petit plaisir que certains collègues qualifieront avec raison de pervers mais que j'apprécie.

vendredi 2 avril 2010

Poisson d'avril.




Le billet d'hier était évidemment un poisson d'avril. J'ai l'impression que cette tradition se perd, j'ai voulu à mon niveau la réactiver. Elle a d'ailleurs une vertu pédagogique : apprendre à démêler le faux du vrai, à ne pas se laisser berner. Là, l'information était invraisemblable et la simple réflexion suffisait à la dégonfler.

D'abord, quand un enseignant demande sa mutation, c'est pour l'année suivante. Et on n'imagine pas être prévenu d'un déménagement à San Francisco trois semaines avant. Et puis, si j'avais cette intention, c'est que mon lycée ne me conviendrait pas, ni ma vie à Saint-Quentin. Cet état d'âme transparaîtrait dans mes billets, ce qui n'est pas vraiment le cas. Enfin, pour les élèves qui étaient à Henri-Martin l'an dernier ou pour les lecteurs attentifs de ce blog, ils se rappellent que la mutation à San Francisco a concerné mon collègue prof de philo d'alors. L'invraisemblable doit s'allier au vraisemblable pour passer. Maintenant, rien ne dit que ce départ précipité, ce voyage très loin ne répondent pas en moi à une aspiration secrète, un fantasme inavoué ...

Aujourd'hui se terminait la semaine du second bac blanc, et les vacances de Pâques débutent demain. J'ai voulu comparer les sujets de philosophie (vignette 1) et ceux de mathématiques (vignette 2) pour une même série, les Scientifiques. Quels sont à votre avis les plus compliqués ?

jeudi 1 avril 2010

Goodbye !




Je viens de recevoir à l'instant, ce matin, la nouvelle par courrier. Je n'en avais jusqu'à présent parlé à personne, et surtout pas sur ce blog. C'était inutile. Depuis plusieurs années, je répète une demande de mutation, avec un seul voeu : le lycée français de San Francisco, parce que j'aime depuis toujours l'Amérique (malgré un anglais très défaillant ...). Je savais qu'il fallait énormément de points au barème pour pouvoir accéder à une telle demande. Mais j'ai persévéré (et d'année en année, les points augmentent, et donc les chances de satisfaction). J'aurai attendu sept ans (sept ans de bonheur, dit-on !) pour obtenir ce que je voulais.

Ma vie va donc changer. Et très vite puisque l'affectation sera effective dès la rentrée des vacances de Pâques ! Le petit souci, c'est que je n'ai pas cours cette semaine, mes élèves étant en bac blanc. Je ne pourrai donc pas les prévenir de la nouvelle. L'administration bien sûr le fera, dans les meilleurs délais je suppose. Mais j'aurai voulu saluer une dernière fois mes classes. Celles et ceux parmi eux qui liront ce billet s'en chargeront !

De plus, j'imagine un peu leur inquiétude. Le bac est pour bientôt, le programme n'est pas terminé, que va-t-il se passer ? Que mes élèves n'aient aucune crainte, un remplaçant assurera les cours dès le jour de la rentrée. De toute façon, l'essentiel du travail avec moi aura été fait, puisqu'il ne reste plus que quelques semaines avant l'examen.

Pendant les vacances, j'organiserai un petit quelque chose pour fêter mon départ et rappeler à tous ces seize années de bonheur passées à Henri-Martin et à Saint-Quentin. J'y convierai tous ceux qui m'ont fait l'amitié de côtoyer ou croiser ma vie durant tout ce temps. A tous, je ne vous oublierai pas puisque ce blog continuera, mais dans un tout autre univers. Alors il n'aura jamais aussi bien mérité son titre, une fois que je serai outre-atlantique. Comme si j'avais pressenti cette situation.