J'ai longtemps cru, comme tout le monde, qu'il fallait se méfier des apparences, que l'habit ne faisait pas le moine, etc. Aujourd'hui, je pense exactement le contraire. Je crois même que le premier coup d'oeil suffit largement à juger d'une personne. C'est mon expérience d'enseignant qui m'a conduit à cette conclusion, que j'ai eu pourtant du mal, moralement, à accepter.
C'est terrible à dire mais il y a des physiques, des allures, des comportements qui signent un individu, qui marquent une personnalité. J'en parle maintenant parce qu'arrivées à la mi-octobre, les classes se décantent, l'indistinction du début d'année est terminée, j'ai désormais des personnes repérables devant moi. Certes, la grande masse reste dans la masse, individus normaux sans problème ni performance en particulier. Mais il y a quelques mauvais, paresseux, dissidents qui se confirment et que j'avais subodorés dès le départ.
Il suffit de peu de choses, c'est ça qui est fascinant : un pas qui traîne, une nonchalance du corps, un regard qui se dérobe, un air en l'air, une mollesse dans l'assise, des traits absents, un aspect général qui échappe, qui fuit. C'est très intuitif et je prends garde de ne pas me tromper. Mais je me trompe rarement. Parfois, l'affaire est pliée deux ou trois jours après la rentrée. Je crois cependant que l'être humain est amendable, que d'agréables surprises sont possibles. Mais c'est plutôt rare.
Plus j'avance en âge et dans le métier, plus je crois à une sorte de destin, de fatalité. Mon pouvoir d'enseignant, je le circonscris progressivement à bien peu de choses. Mais ces choses-là, je m'y consacre corps et âme. Ce qui est étrange, c'est que le bon se signale de façon moins flagrante que le mauvais. Mais il y a tout de même quelques bons que j'arrive à identifier. Les apparences trahissent une vérité. Si les élèves étaient malins (la plupart n'ont pas la force de l'être), ils auraient l'intelligence de soigner les apparences. Mais les mauvais n'ont même pas cette intelligence-là. C'est vraiment terrible.